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Le nazisme et le communisme alliés historiques contre la démocratie libérale et la social-démocratie

Dernière mise à jour : 1 déc. 2020

Quand Hitler et Staline se partageaient l'Europe En politique étrangère, le pacte germano-soviétique de 1939 marqua le comble du cynisme. « Le Pacte des diables », de Roger Moorhouse, en retrace les coulisses. Par François-Guillaume Lorrain

Lénine , orfèvre en la matière, avait constaté que l'Histoire procède « par zigzags et détours ». Pour nous, qui scrutons avec anxiété les figures acrobatiques des grands de ce monde, le pacte du 23 août 1939 entre Hitler et Staline nous rappelle qu'il ne faut rien exclure, même les embardées les plus improbables. À cet égard, l'« idylle » cynique du communisme et du nazisme, les deux totalitarismes du siècle, atteignit des sommets. L'an dernier, Barbarossa avait magistralement reconstitué la fin de l'amourette. Le Pacte des diables en est en quelque sorte le préquel, puisqu'il retrace les préliminaires, ce jeu de dupes qui stupéfia la planète et permit au nazi de pénétrer en Pologne le 1er septembre 1939 . Comme le consigna à l'époque le diariste allemand Victor Klemperer  : « À côté, Machiavel est un innocent nourrisson. » Rappelons aussi la formule de Churchill : « L'URSS est une énigme entourée d'un mystère, cachée dans un secret. » Un auteur britannique, Roger Moorhouse, est à la manœuvre, précise, fouillée, vivante. Après Philip Mansel sur Louis XIV , Andrew Roberts sur Churchill , l'Histoire, en cette rentrée, se lit à l'anglaise. Ce pacte fut l'idée de Ribbentrop , qui montra à Hitler tout l'avantage à tirer d'une alliance à l'est avec la peste bolchevique s'il voulait s'occuper de la Pologne l'esprit plus tranquille. Quand son Führer découvrit début mai 1939 une séquence d'actualités où Staline passait en revue les troupes, son visage l'intrigua, lui plut même, « il avait l'air d'un homme avec qui on pouvait traiter. » Veut-on dîner avec le diable, on lui trouve tous les attraits. De son côté, Staline en avait assez d'un Occident trop mou envers le nazisme et qu'il soupçonnait de vouloir l'entraîner dans un conflit qui ne le concernait pas, une guerre entre capitalistes. À Moscou, le svastika flotte au vent au côté de la faucille et du marteau La virevolte n'en était pas moins vertigineuse. Même Ribbentrop manqua s'étrangler, à son arrivée à l'aéroport de Moscou, en voyant son cher svastika flotter au vent au côté de la faucille et du marteau. Remis du choc, il suggéra d'évoquer dans le communiqué final « l'amitié naturelle entre les deux pays » ; Staline, plus réaliste, mit le holà : « Voici de longues années que nous nous versons des seaux de merde sur la tête et maintenant nous allons faire croire à nos peuples que tout est oublié et pardonné ? » Du reste, Ribbentrop fut surveillé comme le lait sur le feu par le NKVD lors de son séjour à Moscou. L'essentiel de ce pacte résidait de toute manière dans son protocole secret, que Molotov , son signataire, niait encore dans un entretien en 1983 ; l'URSS ne le reconnut qu'en 1989, année fatale, preuve que l'histoire se réécrit au fil de… l'Histoire. Hitler : « Je les ai, je les ai ! », Staline : « Je l'ai embobiné » Aujourd'hui, on tente de sauver l'Europe ; en 1939, on ne songeait qu'à se la partager. Par ce protocole secret, Staline obtint en une soirée de négociation de récupérer d'un Hitler pressé d'en finir – et surtout de commencer à envahir la Pologne – tout ce que l'empire russe avait perdu en 1918 : pays baltes, est de la Pologne, Bessarabie, Finlande. La discussion achoppa sur la Lettonie : l'ogre soviétique la voulait tout entière. Ribbentrop appela Hitler au Berghof qui consulta une carte et répondit : OK pour la Lettonie ! Ainsi valsaient les pays. Quand le Führer apprit que l'affaire était dans le sac, il tapa sur la table et d'après Albert Speer, s'écria : « Je les ai, je les ai ! » Pendant ce temps, Staline, comme en réponse, expliquait à ses proches : « Il pense qu'il m'a eu, mais je l'ai embobiné. » Le « Petit Père des peuples » fit retirer toutes les photos où figuraient des verres pour qu'on n'aille pas croire qu'ils avaient un coup de vodka dans le nez ! En découvrant les clichés de son photographe, Hoffmann , Hitler, déçu, fit effacer les clopes au bec de Staline : « La signature d'un pacte est un acte solennel qu'on n'aborde pas avec une cigarette qui pendouille aux lèvres. » Exécution des élites, déportations massives, transferts de populations Puisqu'il est question de cigarettes, évoquons cette marque polonaise que Hans Frank, le représentant de Hitler , fuma avec Alexandrov, le délégué soviétique, à Varsovie, fin octobre 1939 : « Nous fumons ces cigarettes pour symboliser le fait que nous avons jeté au vent la Pologne. » D'autres cendres allaient bientôt être éparpillées sur ce territoire. Ce Hans Frank, qui avait décidément beaucoup d'humour, eut aussi cette remarque : si on devait placarder une affiche chaque fois qu'on exécute sept Polonais, toutes les forêts de Pologne ne suffiraient pas à produire le papier. Question méthode, Allemands et Soviétiques, pour des raisons de race ou de classe, firent à peu près jeu égal : exécution des élites, déportations massives, transferts de populations. Tandis que les juifs fuient vers l'est, croyant trouver un refuge chez les Russes, des Allemands s'installent dans l'ouest de la Pologne. Les trains résument déjà le chaos. Il y eut bien sûr des rencontres entre militaires des deux bords. À Brest-Litovsk, lieu de jonction des deux armées, ce fut encore une question de cigarettes : on compara celles des autres, pour constater de chaque côté qu'on avait les meilleures. Lire aussi « Le Siècle des dictateurs » – Hitler, le démon de l'Allemagne Quand la comédie vira au vinaigre, on commença aussi par s'attraper pour des questions de voie ferrée : lorsque Molotov se rend à Berlin à l'automne 1940 pour resserrer des liens déjà distendus, on l'oblige à monter dans un wagon allemand à la frontière germano-soviétique. On frise l'incident diplomatique. Hitler avait peu apprécié que les Russes, profitant de la campagne de France, envahissent la Bessarabie roumaine ; il avait juste oublié qu'elle était prévue au menu du protocole secret qu'il dut relire. Mais Staline, qui en avait profité pour avaler un petit extra, la Bucovine du Nord, s'approchait dangereusement des puits de pétrole roumains, indispensables au IIIe Reich. Hitler émet le vœu de rencontrer Staline Hitler grince aussi des dents car les échanges économiques et militaires sont jugés peu satisfaisants. Molotov, surnommé « Cul-de-Pierre » pour son aptitude à enchaîner des heures de réunion, est missionné pour recoller les morceaux et gagner du temps : Staline cherche à reculer l'attaque de Hitler, qu'il devine inéluctable, pour moderniser son armée. À Berlin, à l'automne 1940, ce n'est pas à un partage de l'Europe mais du monde auquel Molotov est convié cette fois : Hitler lui agite sous le nez les empires coloniaux français et anglais. Molotov ne tombe pas dans le piège : tout ce qui intéresse l'URSS, c'est la Finlande, la Roumanie, la mer Noire, bref, l'Europe. À la fin des tractations, qui patinent, Hitler émet le vœu de rencontrer Staline. Molotov promet de transmettre l'invitation. Un autre jeu de dupes ? Il est toujours permis d'imaginer ce qu'une telle rencontre aurait donné. Hitler : « La lie de la terre, je crois » ; Staline : « L'assassin sanguinaire des travailleurs, je présume ? » Les Anglais, avant Moorhouse, s'étaient plu à caricaturer le pacte ; le gorille nazi et l'ours russe couchaient dans un même lit trop étroit, une arme à la main. « La lie de la terre, je crois », demandait Hitler sur un autre dessin à un Staline, qui répondait : «  L'assassin sanguinaire des travailleurs, je présume ? » L'un pensa avoir profité de l'autre, tout en s'en plaignant, et réciproquement. Qui fut le plus diable des deux ? Chacun, au moment opportun, avait tendu sa longue cuillère. Au final, l'inéluctable eut lieu. La comédie cessa. Une comédie dont les accusés nazis au procès de Nuremberg cherchèrent à ranimer le souvenir pour mélanger leur linge sale au linge des accusateurs russes. Les Soviétiques furent frappés d'amnésie. Lire aussi  Guez : « Les dictateurs ont tous les défauts : paranoïa, absence de pitié et d'empathie… » Au final, le visage de l'est de l'Europe en fut modifié après 1945. Et toujours demeure là-bas la conviction qu'on peut s'attendre à tout avec les Russes. Le 23 août 1989, pour les 50 ans du pacte, on se donna la main sur 2 000 kilomètres dans les États baltes pour défier l'URSS. On n'avait rien oublié. On n'oublierait jamais. Le Pacte des diables. Histoire de l'alliance entre Staline et Hitler, de Roger Moorhouse, traduit de l'anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat (Buchet-Chastel, 500 p., 26 €).

Publié le 20/09/2020 par le Point

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